mardi 17 septembre 2013

Tintin en Afghanistan…

Voir l'alinéa (4)











J'ai un peu hésité pour ce titre qui, si on le prenait au pied de la lettre, pourrait faire croire que le reporter que je vais évoquer ici ressemble au héros d'Hergé. Rien à voir. Le "Tintin reporter" dont il s'agit n'est autre que Raphaël Krafft dont j'ai fait la connaissance autrefois dans les "Travaux publics" de Jean Lebrun (1). En 2007, précisément, quand ce reporter de la rencontre avait décidé, après moult autres aventures de "terrain", de parcourir la France à vélo, quelques semaines avant les élections présidentielles pour raconter et faire se raconter les Français jamais visités par les médias. 

Il me faut préciser qu'avant de lire le livre qui narre par le menu son "aventure" de la création, ex-nihilo, d'une radio "locale" en Afghanistan (2), je l'ai rencontré il y a quelques jours, rue de Rome à Paris, pour le voir évoquer cette épopée fantastique. Puis sans la moindre réticence j'ai lu son livre. "Moindre réticence" car, généralement, les faits d'arme (ou non) de l'armée française me laissent assez dubitatifs… Mais qu'un journaliste accepte une formation militaire (a minima, mais quand même), intègre la Légion étrangère, endosse le grade de capitaine et parte, au milieu des hostilités, créer de toutes pièces une radio "locale" à destination des populations afghanes, force à laisser au vestiaire quelques préjugés et autres souvenirs personnels pénibles. 

Aziz Rahman en reportage

Je suis ébahi et me demande bien dans la tête de quelle autorité militaire supérieure a pu germer un tel projet ? Et ensuite, comment quand on est un civil libre, journaliste indépendant, on peut se plier aux rites, règlements, traditions de l'armée, qui plus est dans la Légion étrangère ? Le top du top de la rigueur, de la loyauté, de l'obéissance et de l'abnégation à tout prix. Au fou ! Vous voyez bien que ce "Tintin-là" est à des années lumière du blondinet flanqué d'un chien. Mais comme son double de papier, Raphaël Krafft aime suffisamment l'aventure pour la tenter, dusse t-il forcer sa nature et en passer par une "couverture" pour laquelle il s'est engagé, le doigt presque sur la couture du pantalon.

Son récit est émouvant et poignant. Krafft aime les hommes, va à leur rencontre, se les collete, obéit aux ordres, conteste quelquefois (avec la formule idoine), respecte et forme les autochtones les plus disponibles et ouverts au projet, surprend la hiérarchie militaire, gagne la confiance de l'équipe mise en place, se donne sans compter, respecte et se plie aux us et coutumes de la "Grande muette", affirme la nécessité impérative de se déjouer de la propagande, jubile à bricoler une radio artisanale où il faut tout inventer pour attraper les auditeurs, reste lui-même et peut s'honorer d'avoir réussi la phase 1, celle qui consistait, une fois l'équipe en place formée et la diffusion assurée dans le secteur choisi, de la faire s'approprier par les civils afghans.

Ali Baba et les légionnaires du 2ème REI
devant  le bunker de Radio Surobi

J'ai lu ce livre presque d'une traite. J'ai souri, et même ri. Et n'en suis pas encore tout à fait revenu ! Chapeau Raf' (3), c'est fort, très fort. À te lire on se sent bien petit, étriqué dans nos habitudes et autres certitudes occidentales bien vacillantes. On se dit que c'est rassurant que des Lecerf, Durieux, Negroni et quelques autres officiers ou sous-officiers de l'armée française (et de la Légion étrangère) aient initié et soutenu ce projet. Bluffé que tu aies réussi à te jouer des interactions, interrelations et "suceptibilités hiérarchiques" de tous ceux qui, peu ou prou, avaient à voir avec "Radio Surobi", quand à tout moment tout pouvait capoter au titre du règlement, de la hiérarchie ou de l'"intérêt supérieur de la France".



 
J'ai pris quelques notes en lisant "Captain teacher". Je ne les ai pas relues. Pas plus que l'interview de la rue de Rome. J'ai voulu dire à chaud combien ce livre m'avait enthousiasmé. Kafft est un sacré bonhomme, attachant, qui a réussi à ne pas trop s'attacher à cette "Radio Surobi". Et c'est François Sureau,- mazette !-, qui a rédigé la préface de son livre : "C'est la simplicité, la franchise, la tendresse avec lesquelles [Kraft] en rend compte qui font de ce livre un livre exceptionnel". Ajoutons à cela que le bonhomme est doté d'une qualité assez exceptionnelle dans sa profession, il ne se met jamais en avant. C'est rare et séduisant.  

Mais surtout Raphaël Krafft a réussi a créer une radio avec une âme. Bravo Captain ! So long


Le capitaine Negroni écoute les Pet Shop Boys dans la salle
de rédaction de Radio Surobi. À droite, Aziz Rahman.


(1) France Culture, 18h30/19h30. Et aussi en 1999/2000 sa traversée de l'Amérique et de l'Amérique latine qui avait donné lieu à des reportages dans quelques "Pot au feu" (France Culture, Jean Lebrun) de fin d'année pendant la trève des confiseurs… Au printemps 2008, il a sillonné, à vélo toujours, le Proche-Orient du Caire à Beyrouth, en passant par Israël, la Palestine, la Jordanie, la Syrie et le Liban,
(2) Captain Teacher, Buchet-Chastel, parution le 19 septembre 2013,
(3) Sur Twitter notre héros s'appelle @RafAvelo



(4) La lettre d'un auditeur à celle qu'il aime : "Au nom d’Allah Combien tes lèvres rouges ont-elles tué ? Et tes yeux ? Combien de larmes ont-ils fait couler ? C’est moi, Faryadi, fou d’amour pour toi Trop de prétendants sont déjà morts de te voir sourire À Radio Surobi, j’adresse ce poème et toute mon affection et tout particulièrement à Nasser Ahmad. De la part de Faryadi du village de Konj dans le sud du district de Surobi. Merci, Nasser Ahmad, d’adresser mes meilleurs vœux à mes amis. Azatullah, Ghazala.

• Le documentaire "Les frères tristes" diffusé "Sur les Docks", le 6 janvier 2011. 

2 commentaires:

  1. C'est un très beau papier !

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  2. Merci pour ce très beau papier. Dommage il est trop tard pour pouvoir écouter les émissions en lien.

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