lundi 25 septembre 2017

68 : et si tout avait commencé avant… Société du spectacle (4/43)

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Jusque fin juin 2018, chaque lundi je vous raconte, ici, les prémices de ce qui a pu présider aux "événements" de mai 1968. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, les témoignages de quelques témoins précieux et… mes propres souvenirs.

Graffitis et détournement situationnistes 1967-1968














4. La société du spectacle : un pavé de Guy Debord
Les jeunes français nés juste après la 2ème guerre mondiale (1939-1945) ont beau avoir 20 ans en 1967, ils ne sont pas tous épris du phénomène de consommation aiguë qui a emparé les État-Unis et quelques pays d'Europe du "bloc de l'Ouest". En novembre, Guy Debord publie "La société du spectacle" (Buchet-Chastel), essai difficile dans lequel il analyse aussi bien les effets du consumérisme que le pouvoir tentaculaire de ce qu'on appelle encore les "mass-médias".


"C'est la concentration de tous les pouvoirs dans les mains de quelques-uns, le totalitarisme de la marchandise, l'aliénation de l'individu dont l'existence est au service de ladite marchandise. Quand l'économie toute-puissante est devenue folle […] les temps spectaculaires ne sont rien d'autres", explique Guy Debord (1). Qui ajoute : "C'est l'accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande" (2).

Le consumérisme galopant et effréné de ces années-là sera aussi analysé par Jean Baudrillard dans "La société de consommation" (3). Dans "Répliques" sur France Culture, en 1995, Alain Finkielkraut revient avec Régis Debray sur la pensée et le livre de Debord. Son titre "La société du spectacle", toujours utilisé/cité aujourd'hui, sert de formule et de repoussoir définitif aux dérives des médias.

"Répliques" France Culture, en intégralité et exclusivité jusqu'au 30 septembre


(1) Sur Guy Debord, "Un regard radical sur notre société", Télérama, Nathalie Crom, 2 avril 2013,
(2) En 1967, Raoul Vaneigem publie chez Gallimard, Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations,
(3) Gallimard, 1970, Folio-essai

vendredi 22 septembre 2017

67/68 : une autre révolution culturelle… Les choses (3/44)

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Ici, le vendredi, jusque fin juin 2018, en complément du feuilleton "société" publié chaque lundi, je vous raconte, quelques faits marquant de "la vie culturelle" de l'époque. À travers les livres, les films, les disques qui ont marqué la révolution culturelle qui couve. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, et… mes propres souvenirs.


3. D'avoir les quantités d'choses qui donnent envie d'autre chose…
En 1993, dans "Foule sentimentale" Alain Souchon résume trente ans de consumérisme acharné pour "avoir les quantités d'choses". Vingt-huit ans plus tôt, chez Julliard paraissait "Les choses" de Georges Perec. Sous-titré "Une histoire des années 60" (1), l'auteur y décrit par le menu ces "choses-objets" avec lesquelles vivent ses deux protagonistes, dont celles bien modernes de ces années 60. Il présente "l'idée que ces jeunes gens se font du bonheur, les raisons pour lesquelles ce bonheur leur reste inaccessible - car il est lié aux choses que l'on acquiert, il est asservissement aux choses." (2).

Voir aussi l'article de Nicolas Santolaria "Déconsommation j'écris ton nom", le Monde 16 septembre 2017,




Dans la même veine consumériste, aux États-Unis, pour doper les ventes de disques, les Américains ont inventé les classements en tous genres (3). L'Angleterre n'est pas en reste bien sûr. Plus modeste, en France, à la radio c'est le hit-parade. En 67, celui de France Inter présenté par Gérard Klein, place en tête du classement plusieurs semaines consécutives Georges Brassens avec une longue chanson (7'18") "Supplique pour être enterré à la plage de Sète". Belle performance pour l'époque qui imposait des titres de trois minutes. Brassens devant les yéyé, Dylan, les Beatles. Dès septembre de cette année-là on peut aussi écouter en France (sur RTL, sur Europe n°1 et France Inter) un très grand succès américain "The letter" par The box tops. Dans les charts anglais Scott McKenzie est en bonne place avec "San Francisco" avant que notre Johnny des faubourgs ne le pilonne à la barbe à papa. 



(1) Julliard, 1965, Prix Renaudot,
(2) 4ème de couverture des "Choses",
(3) Le Billboard Hot 100, créé en 1958, comprenait à la base uniquement les ventes de singles (source Wikipedia)

La bande-annonce du film "Detroit" de  Kathryn Bigelow qui relate les émeutes du 23 juillet 1967… au cinéma le 11 octobre. Lire aussi le portrait de Kathryn Bigelow par Samuel Blumenfeld, Le Monde Magazine, 23 septembre 2017.

mercredi 20 septembre 2017

Bizot/Van Eersel, leur bande… Actuel

Vous le savez, je n'écoute pas les matinales radio, ces gaveuses d'info. Mais en août au hasard du bon tweet j'apprends que Patrice Van Eersel, ancien d'Actuel est au micro de Laetitia Gayet (France Inter) pour présenter son livre "L'aventure d'Actuel telle que je l'ai vécue" (1). Ni une, ni deux, je plonge mes esgourdes dans le bain de la free-press, d'un Bizot héritier, d'une génération dont je suis et de l'underground réunis. De quoi apprécier ce Van Eersel que j'ai forcément lu mais dont j'ai oublié le nom. C'est encore l'été et le bon moment pour remettre en scène de bons souvenirs de lecture (et + si affinités).



Dès le début de ce livre c'est le choc. Je n'ai jamais lu de récit où je suis à ce point dans l'histoire. Souvent au mot, à la phrase, à l'ambiance prêt. Bon, je suis plus jeune que l'auteur mais quand même ;-) "Actuel" pour moi c'est 1972 où, perdu hors de France, pour des obligations non-civiles, il n'y a plus d'autres choix que de s'évader, non pas dans l'herbe, mais dans une communauté de lecteurs qui refusent de s'enfoncer dans la belle société de consommation qui envahit et modélise tout. (2)

Van Ersel raconte de l'intérieur, avec beaucoup d'humilité et de joie, ces formidables années où sous le "patronage" (3) de Jean-François Bizot, il va participer à une entreprise de presse unique en son genre. En 500 pages "Pinocchio devenu journaliste" nous plonge au cœur d'une équipe (presqu'exclusivement masculine) qui a non seulement poussé ses rêves assez loin, les a réalisés et nous a fait découvrir, aussi, les rêves et les réalités des autres partout dans le monde. 

En 1970, quand Bizot rachète "Actuel" c'est un sas pour toute une jeunesse qui, pas complètement remise du chaos soixante-huitard, entend bien ne pas se laisser enfermer dans les modèles que la société bourgeoise, capitaliste et réactionnaire veut imposer vaille que vaille. Van Eersel décrit bien l'état de cette société et comment avec Bizot, et la bande Actuel, ils vont influencer et participer à une nouvelle société mais qui ne sera pas du tout celle qu'imagine Chaban (4).
Bizot en "tenue" punk sur le plateau d'Apostrophe
(Antenne 2) en décembre 1977, capture d'écran






















Bien plus que de nous raconter les années "Actuel", Van Eersel va pousser le bouchon à nous proposer une nouvelle narration de ses principaux reportages : croyances, espoirs, convictions et désillusions. Globe-trotter absolu et acharné, il montre que le compagnonnage autour de Bizot a non seulement créé une palanquée d'écrivains et de journalistes qui ont, entre autres participé à l'esprit Canal des origines, mais ont su grâce au phalanstère de Saint-Maur (5) mettre en pratique une idée communautaire d'un autre rapport au travail, à l'amitié et à la vie domestique.

J'ai dévoré ce livre et ralenti mon rythme plus on se rapprochait de la fin. Il allait bien falloir aborder la propre fin d'"Actuel" (1995) et celle de deux époques (6). Patrice Van Eersel est un écrivain mais aussi un formidable conteur avec autant d'empathie pour ses lecteurs que le conteur en a pour ses auditeurs. Souvent touchant, il a su tout au long du livre ne pas s'appesantir sur les désillusions (sans les nier) qui ont pu naître d'une telle expérience humaine. S'attachant le plus souvent à reconnaître les valeurs collectives ou individuelles qu'il a pu partager (7).

Quelle belle reconnaissance que la dernière phrase de son récit "Grâce à Actuel Pinocchio est devenu un vrai petit garçon." 
Avec du P. Van Eersel dedans (8)





















(1) Albin Michel, août 2017. Les connaisseurs reconnaîtront qu'avec la typo du titre "Actuel" choisit, Van Eersel a surtout été de la deuxième formule,
(2) Merci à mon si sympa pote arménien, dont j'ai oublié le prénom et le nom, de m'avoir fait découvrir ce mensuel pop et freak,
(3) C'est un mot pour rire mais qui dans sa racine contient "patron",

(4) "La nouvelle société", projet politique de Jacques Chaban-Delmas, Premier Ministre de Georges Pompidou élaboré entre autres par Jacques Delors et Pierre Nora, mais qui ne verra jamais le jour,
(5) L'immense propriété que Jean-François Bizot avait mis gracieusement à disposition de l'équipe,
(6) La première 1970-1975 et la seconde 1979-1995,


N°21, juin 1972 (9)





















(7) Un bonheur ne venant jamais seul merci à Philippe d'Ardèche de m'avoir prêté plusieurs numéros de la première et de la seconde formule,
(8) Le sujet "Qu'attendez-vous de l'avenir ?" sous-titré "Que se passe-t-il dans la tête des socialistes ?" en couv' du n°20 de juin 1981, est traité par J.F. Bizot et P. Van Eersel (en 3 pages + 1 col. sans aucune illustration). De l'élection de F. Mitterrand le 10 mai aux jours qui ont suivi. Je l'ai (re)lu bien sûr !
(9) En 10 ans "on" aura quitté la route pour penser l'avenir en combinaison de cosmonaute !

lundi 18 septembre 2017

68 : et si tout avait commencé avant… Routes de nuit (3/43)

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Jusque fin juin 2018, chaque lundi je vous raconte, ici, les prémices de ce qui a pu présider aux "événements" de mai 1968. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, les témoignages de quelques témoins précieux et… mes propres souvenirs.

Bernard Marçais et un pâtissier venu offrir…
 ses croissants et gâteaux aux animateurs de France Inter

3. Routes de nuits, ondes noctambules 
Roland Dhordain, homme de radio, directeur de France Inter, directeur de la radio à l'époque ORTF (1) a inventé à Paris-Inter, ancêtre de France Inter (1963), dès le 19 mai 1957, la "Route de nuit". Avec ses intuitions et son bon sens "scout" et après avoir testé ce qui deviendra le "radio guidage" il a voulu accompagner les routiers et tous ceux qui, la nuit, ne dorment pas. Dhordain a le sens du service chevillé au corps et au cœur. Le service public même. Avec cette émission Dhordain fait d'une pierre deux coups. Il fidélise de nouveaux auditeurs. Il prend, le premier, le sens d'une modernité en diffusant des émissions 24/24 (2).

Comme on l'entendra ci-dessous la radio accompagne les travailleurs de la nuit comme les insomniaques. Dans son livre, "Le roman de la radio" (La Table ronde) paru en 1983, Roland Dhordain écrit : "Le principe de "Route de nuit" a été arrêté quelques années auparavant [avant 1957, ndlr] quand Paris-Inter a été autorisé de fonctionner vingt-quatre heures sur vingt-quatre…" Las, en 2012 à la rentrée, le directeur de la chaine, Philippe Val, a décidé d'arrêter les émissions de nuit pour ne diffuser que des… rediffusions : "Priver les auditeurs d'un accompagnement vivant, c'est dévoyer l'esprit de service public. Cette spécificité du direct la nuit, qui faisait notre différence et notre fierté, va être sacrifiée sous des prétextes éditoriaux, masquant maladroitement les restrictions économiques décidées par la direction d'Inter sur cette tranche", estiment les syndicats de Radio France (3).

La radio qui collait au quotidien, à la vie diurne et nocturne, au flux ininterrompu de la vie des Français c'est fini. O tempora, o mores. On a pu se plaindre, à juste titre, pendant ses cinq ans de Direction des piètres qualités radiophoniques de Philippe Val. Cet ancien amuseur public ne faisait plus rire personne depuis longtemps et dans tous les cas se fichait bien du service public que la radio pouvait rendre la nuit. Décédé le 22 décembre 2010, Dhordain n'aura pas vu brader une partie du patrimoine de création radiophonique qui avait fait les belles nuits d'Inter. 

En 1968, il a toutes les cartes en main pour asseoir son autorité et imprimer sa marque durablement aux trois chaînes du service public "Inter, Musique, Culture". Il est du sérail, il a la confiance du gouvernement (il est gaulliste) et il compte bien reconquérir les auditeurs partis à la concurrence, à RTL et Europe n°1. C'est un défi à la mesure de son charisme et de son énergie, qu'il relèvera avec brio. 



En 1971, ci-dessous pour la télévision (Micros et Caméras, sûrement), Bernard Marçais, première voix de la nuit sur France Inter, dès l'origine de l'émission, avec Anne-Marie Duvernet, Roland Forez, Jean-Louis Foulquier, Claude André partent à la rencontre d'auditeurs. Ainsi Roland Forez (merci Gilles Davidas) et Jean-Louis Foulquier se retrouvent dans les halles de Baltard... et dans un "Routier" et Michel Tournier de témoigner de ses nuits !


(1) Nommé directeur de la radio en juin 1968, en pleine grève ORTF. Reconnu pour ses qualités d'animateur de radio et d'équipes de radio, 

(2) L'émission s'arrêtera en juillet 1973 pour laisser place à la rentrée 73 à trois "joyeux lurons" qui créeront "Canal 3-6 : Jean-Louis Foulquier, Jacques Pradel, Michel Touret, diffusée de 3h à 6h, qui durera deux saisons. À la rentrée 1975, Foulquier crée "Studio de nuit" minuit-3h avec sa très complice-réalisatrice Maryse Friboulet,
(3) CGT, CFDT, SNJ, Sud,

dimanche 17 septembre 2017

Repassez-moi l'Valero…

Bon, voilà qu'au détour de l'automne, le dimanche soir, quand ça dégueule des perles …d'inculture sur tant d'autoroutes radiophoniques, Laurent Valero, prince de l'éclectisme et des musiques de derrière les fagots vient nous faire avec, "Repassez-moi le standard" quelques exercices de style et autres vocalises sur un même thème. Sur France Musique. Une heure de pur délice.

Laurent Valero














Depuis 25 ans, Laurent Valero, swingue à la radio avec deux grandes qualités : l'humilité et la discrétion. Deux attitudes absolument rares dans l'audiovisuel. Auxquelles il faut ajouter une érudition solide. Depuis "Easy tempo" où je l'ai découvert, j'ai "tout" appris en musique. Valero a enrichi ma petite discothèque amateur. J'ai souvent tout arrêté pour l'écouter et dépenser une fortune sur… iTunes. "On l'appelle le dénicheur" Valero. Musicien lui-même, il est un des rares à programmer Romain Didier, Michèle Bernard ou Alain Leprest.

Il creuse les sillons beaucoup plus profond que sur ses 33tours envahissant son univers musical. Ses marottes à l'antenne sont délicates et savoureuses : Mina, Mancini, Bacharach. J'en passe et des meilleures ! Valero mériterait une quotidienne pour entretenir notre flamme de la chanson et de la musique populaire. Sans artifice, il révèle l'universalisme de la musique et ses bonnes ondes sur l'humanité. Il est un remède à la folie du monde. Il est la bonne joie qu'il est bon de porter en sautoir, matin, midi et soir.

Changez vos habitudes, changez vos dimanches et mettez dans un écrin ce dix-neuf heures pour mieux passer du jour au lendemain. Avec bonheur.

Le dimanche de 19 à 20 heures.

vendredi 15 septembre 2017

67/68 : une autre révolution culturelle… Le samouraï (2/44)

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Ici, le vendredi, jusque fin juin 2018, en complément du feuilleton "société" publié chaque lundi, je vous raconte, quelques faits marquant de "la vie culturelle" de l'époque. À travers les livres, les films, les disques qui ont marqué la révolution culturelle qui couve. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, et… mes propres souvenirs.

Jean-Pierre Melville


















À quelques jours de la rentrée des classes 67, je ne suis pas prêt d'oublier qu'aux premiers jours des vacances, début juillet sur la plage de Saint-Malo, j'ai participé aux "jeux" organisés par France Inter et Madame Inter. Première étape d'une tournée des plages, par, et avec la célèbre animatrice Annick Beauchamp. J'avais su, en écoutant la radio, le passage de cette tournée par la cité corsaire, lieu de résidence de mes grands-parents. Je ne pouvais pas louper ça ! À l'issue, Annick me choisit "parmi la foule" pour poser avec elle pour le quotidien régional. Preuve, s'il en fallait, de mon amour déjà indéfectible pour la radio.

Les programmes d'été de France-Inter, 1967 (À 2'34")



2. Le samouraï : Melville-Delon, un couple (cinématographique) parfait…
Le 20 octobre 1967, Jean-Pierre Melville avec "Le Samourai" signera son dixième film. Le premier "Le silence de la mer" est sorti vingt ans plus tôt. Il y a cinquante ans, il était assez rare que la radio (et la télévision de surcroit) parlent d'un film qui n'était pas encore sorti. Pourtant le 17 août dans le "Journal de Paris" (France Inter) Melville commence à donner quelques clefs.

En intégralité et exclusivité jusqu'au 30 septembre 




Delon est dans son rôle. Taiseux, froid, implacable. Melville dans le sien. Taiseux, invisible, implacable. Les deux hommes étaient faits pour se rencontrer. Ce film est un modèle du genre. Les silences font l'histoire. Rien de trop dans les dialogues. Images cadrées, musique de François de Roubaix. Pas étonnant que Jim Jarmush avec "Ghost dog" (1999) rende un hommage appuyé au "Samouraï" de Melville. Forest Whitaker, plus nonchalant, a la classe de Delon. Ce "Samouraî" n'est pas seulement culte, c'est un chef-d'œuvre. À voir et à revoir indéfiniment.

Le 30 août 1967 sort "La chinoise" de Jean-Luc Godard (bande-annonce ci-dessous). Dans l'air du temps, cinq jeunes gens (dont Anne Wiazemsky et Jean-Pierre Léaud) viennent de créer une "cellule marxiste-léniniste" et, de réflexions idéologiques en discussions philosophiques, ils décideront de passer à l'action. Si Melville esthétise une histoire de voyou, Godard politise son cinéma (1).

Bande annonce de "La chinoise"



En septembre 67, on commence à prendre toute la mesure du "Sgt Pepper lonely hearts club band" des Beatles. All you need is love…

(1) "Un an après" d'Anne Wiazemsky, Gallimard, 2015, raconte son année 68 avec Godard,

mercredi 13 septembre 2017

Plate-forme vs forme plate… ou les tribulations de l'audiovisuel public

J'étais gentiment en train de vous écrire un joli billet sur un nouveau truc à la mode - les plateformes - quand la nouvelle est tombée hier matin : le gouvernement va sucrer 80 millions aux sociétés de l'Audiovisuel public pour la prochaine année. Alexandre Piquard, journaliste au Monde annonce la répartition suivante : "Soit autour de 50 millions d’euros pour France Télévisions, 20 millions environ pour Radio France, 5 millions pour Arte et quelques millions d’euros pour France Médias Monde. Toutefois, des discussions entre ces entreprises et le gouvernement sont encore en cours, ce qui pourrait modifier l’impact de ces mesures."


Les futures plateformes audiovisuelles… en mer











Plateformes au risque de plates formes
Guilleret, primesautier, Mathieu Gallet, Pdg de Radio France annonçait le 30 août, lors de la Conférence de Presse de rentrée, la création d'une plateforme "France Musique" au mois de décembre. Vidéo, captations des concerts des orchestres maisons, ceux de l'auditorium, une offre classique… enrichie (sic). Et le rapprochement France Culture/Arte.

Le lendemain Mme Ernotte, Pdg de France Télévisions, pour ne pas être en reste, annonçait, lors d’un déjeuner avec l’Association des journalistes médias (AJM) "France Télévisions et Radio France vont lancer une «grande plate-forme numérique d’offre culturelle». Ce projet sera piloté par Sandrine Treiner, la directrice de France Culture et Michel Field, l’ancien directeur de l’information de France Télévisions, a-t-elle précisé." (2) Vous aurez noté que Gallet a évoqué Arte et France Culture. Ernotte, des collaborations plus larges, mais sans Arte dans son propos. Chacun de pousser ses pions.

Ça commence bien ! Voilà une communication par paliers ou par … plateformes, c'est selon. On résume : une plateforme France Musique, une plateforme Arte/FC, une plateforme culturelle. Trois plateformes donc, prêtes sur la… plateforme de lancement. Ben oui faudra bien vous y faire. La radio c'est fini, la télé aussi. Vive la plateforme. C'est chic non ? 
- "T'as regardé quelle plateforme hier soir ?
- La deux,
- La deux ? Tu veux dire FCACBINA (comme ça se prononce) (3)
- C'est ça, mais à un moment j'ai zappé sur la Une…"

Et l'État va certainement, béat et admiratif, laisser faire de belles usines à gaz, qui vont se superposer, se concurrencer, se damer le pion et plus si affinités. Les nouveaux apprentis sorciers de l'audiovisuel, Ernotte et Galet l'ont dit, ne veulent pas d'une "BBC à la française" (4), pas plus que de "France Média" le projet Macron d'un audiovisuel à une seule tête. Comprendre une seule structure globale : économies d'échelles, rationalisation des savoirs-faire, collaborations obligées. À la casse les doublons, triplons et autres quarterons de Pdg en retraite (forcée) (5)…


Signature du Com 2015-2019, Azoulay/Gallet
















Plates formes budgétaires
L'annonce du gouvernement et les 80 millions de budget en moins pour l'audiovisuel public vont sûrement mettre à plat, pour Radio France, les budgets, les beaux projets, les belles plateformes, la Radio Numérique Terrestre (dont Gallet ne parle jamais). Le Pdg va pouvoir exécuter les basses œuvres en continuant à diminuer les moyens de production, en accélérant les "mutations" des métiers (par exemple en mixant les métiers de réalisateur et de technicien-son, en technico-réalisateur), en radicalisant les émissions de studio, en diminuant drastiquement la fiction, les dramatiques, le documentaire.

Plus grave, par cette action brutale, l'État se déjuge. Il signe avec les sociétés audiovisuelles publiques des Contrats d'Objectifs et de Moyens (Com) quinquennaux et, ici, d'un gouvernement à l'autre, s'autorise de modifier les conditions d'engagement prises sous un autre gouvernement (6). Scandale moral au minimum. Forfaiture au maximum. Comment gérer sereinement des entreprises avec de telles épées de Damoclès au-dessus de la tête ? 

Mais ne serait-ce pas à terme une bonne stratégie et la bonne opportunité pour l'État de mettre les sociétés audiovisuelles au pied du mur ? En constatant que si chacun ne peut participer à l'effort collectif de 80 millions, il est temps de créer France Médias qui, de fait, dégagera beaucoup plus que ces 80 millions d'économies en dégageant les fameux doublons, triplons qui se constateront d'eux-mêmes.

En 1973, Arthur Comte, premier Pdg en titre de l'ORTF (Office de Radio et Télévision Française) démissionne sur un désaccord profond avec la tutelle, reprend sa démission et est finalement "démissionné" par le Premier ministre de l'époque, Pierre Mesmer, après seulement seize mois de présidence (Juillet 1972-Octobre 1973). Les paris sont ouverts ! Les Pdg actuels de l'audiovisuel public démissionneront-ils demain en grande pompe et tous ensemble ? Vous le saurez en suivant notre grand radio-feuilleton "Ça va bouillir" (7)…

Ajout du 15 septembre
Mme Nyssen, Ministre de la Culture, a annoncé que l'effort budgétaire pour les quatre sociétés de l'audiovisuel public ne serait "que" de 36 millions.
Arthur Comte, Jacqueline Baudrier,
derrière elle Jacques Sallebert,
à droite Pierre Sabbagh, ©Philippe Le Tellier

















(1) "Audiovisuel public : le gouvernement demande d’importantes économies supplémentaires", Le Monde, 12 septembre 2017,
(2) "Télés et radios publiques appelées à plus collaborer", Alexandre Piquard, Le Monde, 1er septembre 2017,
(3) France Culture-Arte-Culture Box-Institut National de l'Audiovisuel,

(4) Formule revendiquée et prônée, entre autres, par Franck Riester (Les Républicains-tendance Combatifs) ,
(5) Pour paraphraser Charles de Gaulle qui dans un discours célèbre pendant la guerre d'Algérie fustigea les généraux félons (Maurice ChalleEdmond JouhaudRaoul Salan et André Zeller), 
(6) Pour Radio France : 2015-2019,

(7) Feuilleton de Zappy Max sur Radio-Luxembourg (future RTL), sponsorisé par la lessive "Sunil" d'où le titre…